Les ratages et l’enfer de l’information ordinaire



Véritable coup de cœur du moi de janvier 2012, Christian Morel décortique « L’enfer de l’information ordinaire » dans un livre on ne peut plus réjouissant dans sa première partie et s’attaque aux problèmes posés par la communication quotidienne, dont la mauvaise qualité nous plonge dans des abîmes de perplexité et dans un « dédale » des boutons et pictogrammes. Après avoir déclenché chez le lecteur un fou rire rassurant, nous persuadant que nous ne sommes pas les seuls à ne rien comprendre sur les pictogrammes, graphismes, mode d’emploi … l’auteur tente une explication sur les causes de notre ignorance et de notre déception et nous en montre les conséquences.

Dans une deuxième partie, beaucoup moins amusante, l’auteur s’en prend aux médias qui ne donnent pas volontairement la fin des événements qui font pourtant la une des journaux. Il cherche les raisons de cette médiocrité de l’information en insistant sur les attentes d’un public constamment « affamé » de sensationnel. Christian Morel énonce sa synthèse audacieuse qui est discutable, car le langage, pour lui, sert de lien et non d’information.

 

En bref …

 

L’écrivain nous entraîne dans les problèmes rencontrés dans la vie quotidienne avec les boutons, pictogrammes et symboles en tout genre. Il prouve qu’ils sont une source de malentendu et que le même mot utilisé dans des situations différentes entraine des situations complexes. Il souhaite des codes plus simples et surtout universels.

Il présente ensuite les différents modes d’emplois en analysant les usages et les méthodes de ces aides à l’utilisation des produits. Avec une pointe d’humour, il énonce les « collections de bourdes savoureuses » (p. 46) que constituent les indications pour utiliser un appareil ou un produit. Il insiste sur leurs défauts allant de leur absence à leur inaccessibilité (p. 54), leur simplicité ou leur illisibilité. Ainsi, à titre d’exemple, il dénonce l’illogisme du système d’exploitation Windows de Microsoft, notamment quand l’action d’arrêter l’ordinateur nécessite de cliquer d’abord sur le bouton « Démarrer »…il faut donc démarrer pour arrêter ! Cependant le problème a été corrigé par la suite dans les versions de « Vista » et « Seven » malgré les habitudes prises par les utilisateurs. De même l’icône « Allumer » sur les téléphones portables figure sur la touche « Raccrocher » (la touche a donc deux fonctions selon l’événement)…Il faut donc raccrocher pour allumer l’appareil !

Il explique les causes qu’elles soient commerciales, esthétiques ou humaines en utilisant toujours un registre humoristique en qualifiant l’utilisateur considéré comme « simplet » (p. 61). Il dénonce les conséquences fâcheuses sur les utilisateurs parfois découragés devant un langage trop compliqué, trop technique et réclame l’accompagnement  d’un logigramme (p. 188).

Après toutes les expériences auxquelles l’auteur nous fait participer, il présente enfin une thèse originale comparant le langage des boutons à la linguistique. Il nous démontre tour à tour leur arbitraire semblable aux onomatopées des langues mondiales.

Il conclue en expliquant l’existence de sous-systèmes, à la fois de type linguistique et ergonomique, et demande une sorte de charte devant réglementer le code des boutons. Il parlera plus tard de la nécessité d’un « métalangage » (p. 197).

La deuxième partie du livre nous présente les histoires tronquées à l’aide d’exemples sélectionnés dans la presse et les divertissements. Il fait une présentation des exemples qu’il a lui-même glanés dans l’actualité et conclue par l’association des histoires collectives avec les histoires tronquées et les histoires individuelles avec les histoires suivies. Il explique les causes des histoires tronquées dominantes, insistant sur le fait que les producteurs de récit se désintéressent de la suite de l’histoire et peuvent même inventer une suite. Il énumère aussi toutes les contraintes socio-économiques et les conséquences sur le public de cette réalité.

Le dernier chapitre sur la vulgarisation respecte le même plan : l’auteur nous rappelle toujours la définition du problème qu’il soulève puis viennent les exemples (p. 163) sensationnels pour lesquels les journalistes développent indéfiniment leurs articles. Cependant, l’auteur déplore le manque d’explication des phénomènes prétextant le coût élevé des recherches nécessaires et termine par les erreurs qu’il appelle « bruits » rendant les informations illisibles, voire mal interprétées. Il relance l’intérêt du lecteur à l’aide de nombreux schémas, tableaux illustrant sa thèse.

Christian Morel, dans une conclusion très précise, résume sa thèse en assimilant l’information ordinaire à un « métalangage ». Il dénonce toutes les conséquences fâcheuses des schémas, pictogrammes absurdes ou incompréhensibles, mode d’emplois complexes qui envahissent notre quotidien. Il s’inquiète de l’attitude des clients éprouvant le « blues des consommateurs ». Il semble réprouver la passivité des consommateurs qui subissent sans réagir.

 

Avis critique

 

L’information ordinaire, « un blues discret, proprement affirmé »…c’est par ces mots que Christian Morel achève l’avant-propos de son dernier livre sur les difficultés rencontrées quotidiennement par nos contemporains face à la robotisation du monde actuel. Un coup d’œil sur la couverture et nous entrevoyons la thèse de l’auteur, astucieusement résumée par une courte phrase « ces boutons, panneaux, modes d’emploi et autres indications et explications quotidiennes auxquels on ne comprend rien » et par les fameux panneaux énigmatiques qui nous plongent dans des abîmes de perplexité.

Après « Les décisions absurdes – Sociologie des erreurs radicales et persistantes [1] », manuel de sociologie à la fois sérieux et drôle, paru cinq ans auparavant dans la même collection et ayant connu des records de vente inattendus, cet ancien cadre supérieur de Renault récidive en mettant à plat d’autres « erreurs radicales et persistantes » commises par notre société aux technologies de pointe.

Tour à tour le sociologue examine, décortique, expose avec beaucoup d’humour les nombreuses situations embarrassantes auxquelles toute personne a été un jour ou l’autre confrontée. A l’aide de nombreux exemples il explore tous les sentiments de honte, maladresse, incertitude sur ses compétences qu’un jour ou l’autre chacun d’entre nous a ressentis. Tout le monde se reconnaît, déculpabilise, se rassure sur ses capacités de compréhension face au machinisme du monde actuel. Néanmoins, ce manuel n’est pas seulement un constat plein d’humour de la médiocrité des différents supports de l’information, c’est aussi un plaidoyer sur les changements indispensables et urgents que réclame « monsieur tout le monde ». Le rire inextinguible et libérateur provoqué par la lecture de la première partie du livre se transforme en lassitude, voire en contestation face aux critiques présentant les insuffisances de la presse et soulevant un problème beaucoup plus grave sur les obstacles de communication entre les hommes.

 

En savoir plus sur l’auteur

Sociologue à la fois sérieux et écrivain ‘’drôle’’, il s’intéresse aux problèmes de nos contemporains. L’éditeur Gallimard sait qu’il peut compter sur lui pour faire un bon chiffre de vente. Cinq ans plus tôt, en 2002, il avait connu un succès inattendu avec le livre intitulé « Les décisions absurdes » ou ‘’sociologie des erreurs radicales et persistantes’’.

Longtemps, cadre supérieur en ressources humaines dans de grandes entreprises industrielles telle que Renault, il connaît parfaitement les véhicules. En 1981, il avait tenté un premier essai sur les problèmes de notre société avec « La grève froide ». Christian Morel poursuit une réflexion sociologique sur la négociation, la décision et la communication. Il a été membre nommé du Centre National de la Recherche Scientifique. Il est membre des comités de rédaction des revues Gérer, Comprendre et Négociations. Il intervient ou est intervenu dans des institutions telles que l’École Polytechnique et le Centre Interarmées de Défense.

Avec « L’enfer de l’information ordinaire », cet auteur est en parfaite adéquation avec les problèmes contemporains, notamment avec ses interfaces mal pensés ou peu ergonomiques.


[1] Christian Morel, Les Décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, Paris, Gallimard,

collection « Bibliothèque des Sciences humaines », 2002 ; Folio essais, 2004.

 

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